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Préface du Livre Blanc "Être assuré en 2030 !"


11/07/2018, Préface du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA)

                  Préface du Livre Blanc Être assuré en 2030 ! - Isabelle FALQUE-PIERROTIN

Préface d'Isabelle FALQUE-PIERROTIN, au Livre Blanc "Être assuré en 2030 !" de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA). Ce Livre Blanc est associé au :

 

Accidents, achats immobiliers, santé… l’assureur est de facto associé à notre vie personnelle, voire intime. Depuis quelques temps, cette proximité se renforce par une personnalisation croissante des services rendus aux assurés. La tarification faite à l’individu est ainsi de plus en plus fondée sur un profil de clientèle constitué à partir de ses données personnelles, collectées sur l’individu lui-même ou sur l’activité concernée. Au nom de la prévention, de plus en plus d’assurés acceptent aussi de partager avec leur assureur des données de vie quotidienne – habitudes alimentaires ou sportives – afin de profiter de tarifications adaptées. Alors que, déjà en 2020, chaque foyer pourrait disposer en moyenne de 30 objets connectés selon certaines estimations, il apparaît que cette « hyperpersonnalisation » est amenée à prendre de l’envergure. En d’autres termes, plus qu’un risque ou une activité, c’est la personne dans tout ce qui la compose qui sera assurée.

Bien sûr, ce bouleversement peut être positif. Le potentiel prédictif inédit présente des chances pour l’assuré : celle de services au coût plus avantageux, celle d’une relation plus pertinente à l’assureur, celle d’une prévention accrue des risques pour sa santé. Il ne s’agira toutefois d’une chance que si cette transition s’élabore au service de l’assuré, c’est-à-dire tant que la prédiction servira effectivement à la prévention et au confort de vie, et non à une surveillance potentiellement attentatoire à la vie privée des personnes. À cet égard un tournant majeur se joue aujourd’hui avec l’entrée en vigueur prochaine du Règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD). Il devrait permettre aux acteurs assurantiels d’exploiter l’actif économique de première importance que constituent les données personnelles, et cela dans le respect de la personne humaine et de son identité. La responsabilisation des acteurs du secteur de l’assurance relève d’ailleurs tant de l’obligation éthique et juridique que de l’impératif stratégique : c’est la confiance de l’assuré de 2030 qui est ici en jeu. Les assureurs ont déjà anticipé la responsabilisation accrue des acteurs que consacre le RGPD. Ils ont notamment démontré leur compréhension des responsabilités sociétales qui leur incombent au travers du dialogue avec la CNIL dans l’élaboration d’un pack de conformité spécifique à leur champ qui a été adopté en 2014.
Les nouveaux enjeux vont être toutefois plus essentiels encore que ceux de la confiance des seuls consommateurs ; ils touchent à des choix sociétaux, voire politiques. Assurer une personne plutôt qu’un risque conduit à des possibilités de fragilisation de nos sociétés. En premier lieu, ne nous dirigeons-nous pas vers une normalisation excessive des comportements jugés « à risque », ce qui serait source d’un conformisme excessif de la part d’assurés souhaitant à tout prix figurer parmi les bons clients ? Ensuite, l’assuré algorithmé pourrait devenir un assuré discriminé, si l’identification des pratiques « à risque » amenait à exclure des services certaines catégories de personnes. Enfin, ce sont certains fondements de notre pacte social qui pourraient se voir érodés. La course aux « bons risques » serait par exemple susceptible de compromettre le principe de mutualisation, principe qui sous-tend aujourd’hui l’assurance.

La CNIL s’est récemment positionnée sur ce sujet à l’occasion d’un grand débat public sur les algorithmes et l’intelligence artificielle. Elle a fait un certain nombre de propositions pour que ces avancées technologiques se fassent dans le respect du droit des personnes et que les acteurs puissent en garder la main. A cet égard, le principe de loyauté des algorithmes que nous avons mis en exergue pourrait être source d’inspiration pour les réflexions prospectives des assureurs. Il repose sur l’idée que les critères d’un algorithme ne doivent pas entrer en opposition « trop frontalement » avec certains grands intérêts collectifs. On peut être loyal à une communauté d’utilisateurs, comme ses assurés mais ne faut-il pas l’être également à l’égard d’une communauté plus vaste, en prenant en compte les externalités négatives potentielles d’une couverture de risques ? La mutualisation pourrait en ce sens faire partie intégrante d’un patrimoine collectif que l’algorithme – de personnalisation, de segmentation tarifaire, en l’occurrence – doit savoir prendre en compte.
Dès lors, prendre du champ et se donner le temps de construire collectivement une vision prospective à moyen terme est plus que jamais nécessaire pour discerner en quoi les tendances à venir sont susceptibles d’entrer en tension avec les fondations de notre pacte social mais aussi de les renforcer et de créer de la valeur, tant économique qu’humaine, pour notre société. Je salue à cet égard l’initiative, menée par l’Ecole Polytechnique d’Assurances, de rassembler les contributions de nombreux acteurs sur la façon dont ils envisagent l’état de l’assurance à l’horizon 2030.

 


Née en 1960, diplômée d’HEC, de l’ENA (promotion Denis Diderot) et de l'Institut Multimédia. Maître des requêtes au Conseil d’État, Directeur Adjoint du Cabinet du Ministre de la Culture et de la Francophonie (1993-1995), Isabelle FALQUE-PIERROTIN est Conseiller d’État depuis novembre 2001.

Présidente de la CNIL en 2011, puis réélue par le collège Présidente en 2014, elle a été Présidente du G29, le groupe des CNIL européennes, de février 2014 à février 2018. Elle est également, depuis septembre 2017, Présidente de la conférence mondiale des autorités de protection des données.