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Louise en 2030 : une journée ordinaire


14/09/2018, Article du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA)

Louise en 2030 : Une journée ordinaire - Florence PICARD

Article de Florence PICARD, extrait du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA). Ce Livre Blanc est associé au :

 

Louise se réveille de bonne humeur.

Aujourd’hui elle a une réunion dans les locaux d’un des ses clients, avec toute l’équipe qui travaille sur son projet. Elle va pouvoir rencontrer Lea qu’elle n’a jamais rencontré qu’en visio, et surtout Hugo qu’elle apprécie particulièrement pour la précision de ses reporting, et aussi pour son sourire fondant. Elle ne sait rien de lui : pas d’infos personnelles sur les réseaux sociaux, juste qu’il aime l’escalade comme elle.

Il fait sûrement partie des hygiénistes forcenés de la protection de la vie privée qui ont fini par gagner la bataille des données en Europe. Cela exige une éthique et une rigueur de tous les instants : Louise sait bien que, si elle approuve le concept, elle n’est pas assez exigeante dans son comportement. Elle en paie le prix : sur-tarification de ses achats en ligne, sous prétexte qu’elle est ingénieur et habite un quartier aisé, et invasion permanente de publicités.

Finalement, il n’y a guère que son assureur qui ne profite pas de la situation : depuis 5 ans, son budget assurance n’a pas changé et pourtant, le service est bien meilleur.

Alex, son assistant virtuel, l’a réveillée plus tôt que d’habitude car il y a bien 30 minutes de transport pour rejoindre la réunion. Et, comme il la connait bien, il a rajouté 15 minutes pour les hésitations sur le choix de la tenue et pour le maquillage.

Aurait-il senti qu’elle aimerait bien plaire à Hugo ? Il lui propose de mettre sa robe bleue.
Ce serait trop. Il n’y connait rien en séduction cet Alex. Il faut dire que Louise ne lui donne pas beaucoup de data pour s’améliorer. Le télétravail et la visio c’est pratique et plutôt écologique, mais cela limite les rencontres.

Louise consulte Alex sur ses relevés médicaux de la nuit. Elle recommence à ronfler. Alex lui conseille de remettre son oreiller préformé qui l’oblige à dormir en chien de fusil, ce qui est très efficace dans son cas. Comme c’est la 4ème fois en 10 jours qu’elle a un sommeil perturbé par sa ronchopathie,  et que l’apnée du sommeil la guette, Alex lui rappelle qu’elle n’a plus droit qu’à un seul écart ; sinon, son assureur sera amené à réduire son bonus puisqu’elle n’aura pas respecté son engagement de mettre son oreiller médical. Il lui propose de lui faire livrer un nouvel oreiller, lui faisant remarquer que le sien a déjà 1 an et que son assureur lui en rembourse un tous les 6 mois. Louise est d’accord. C’est une bonne idée : un rose uni, dit-elle à Alex.  Ou alors un bleu ciel : c’est apaisant. Le blanc, c’est triste. Encore un truc à te mettre dans la tête Alex, plaisante-t-elle.

Louise a profité de son déplacement en ville pour faire effectuer la maintenance de son véhicule.

Habituellement, Alex organise son transport, articulant taxi, taxi-robot et transport en commun. Mais aujourd’hui, elle va devoir aller en ville en passant par le garage où Alex lui a pris rendez-vous, pas son garage habituel car il n’y avait plus de possibilité. En tout cas, c’est ce qu’Alex lui a dit. Louise suspecte encore une discrimination : son assureur n’a pas d’accord avec ce nouveau garage et elle va devoir avancer le prix de la maintenance, alors que tout est pris en charge habituellement. Encore un comportement qui risque de lui coûter un peu de bonus sur son tarif d’assurance. Elle soupçonne Alex de ne pas veiller assez à son intérêt. Elle aurait dû choisir l’assistant virtuel que lui proposait son assureur car Alex semble programmé pour l’orienter toujours sur le choix le plus cher. Qui est derrière cette entreprise, leader de l’assistance virtuelle ? Qui servirait quels intérêts?

Par moment, elle se demande quand même si elle n’est pas un peu paranoïaque.

Elle a choisi d’avoir son propre véhicule, et c’est bien sûr une charge financière ; mais pour aller faire de l’escalade le week-end, c’est indispensable. Et les crânes d’œuf de la capitale qui pensent que l’on peut avoir accès à un véhicule propre et fiable, quand on le veut,  le rendre quand on le veut et où on le veut, et pour un prix raisonnable, ne font probablement pas d’escalade.

Elle a bien essayé de n’utiliser que des véhicules de location, mais elle en est vite revenue. Quand il pleut, pas moyen de trouver une voiture disponible. Et si elle est réservée, il faut prévoir de façon précise à quelle heure.

Et puis, il fallait transporter tout le matériel d’escalade à chaque fois : le sortir de la cave, le porter d’un moyen de transport à l’autre, puis le remettre à la cave. Que de fatigue et de temps perdu ! Il fallait avoir son propre véhicule pour y laisser tout ce matériel.

D’ailleurs, c’était pareil pour Lea, la sœur de Louise, qui pourtant habite à Paris et ne fait pas d’escalade: avec ses 3 enfants en bas âge, le véhicule individuel est indispensable. Le métro est toujours un vrai cauchemar avec ses escaliers qui montent et qui descendent et ses escalators trop souvent en panne. Comment faire avec la poussette, un gamin qui court partout et un autre qui traîne les pieds et veut être porté dans les bras ?

L’assureur de Louise a bien compris son besoin. Il sait qu’elle conduit peu souvent. Il lui a proposé d’optimiser son tarif en lui faisant plusieurs offres personnalisées. Louise a choisi une couverture automatique à chaque fois qu’elle prend sa voiture avec un prix forfaitaire. C’est Alex qui est programmé pour cela. Et si elle dépasse un certain kilométrage, le prix augmente automatiquement de façon proportionnelle.

Ce serait nettement plus cher pour une utilisation quotidienne,  ou si le trajet était très court, ou si les trajets longs étaient fréquents, mais pour Louise, c’est plutôt économique.

D’ailleurs, son assureur lui fournit tous les mois un récapitulatif de sa consommation avec des simulations montrant ce que cela lui aurait coûté avec les autres options possibles. Son choix correspond bien à son besoin.

Bien sûr, c’est de l’argent perdu puisqu’elle n’a jamais eu d’accident jusqu’ici (Louise touche le bois du dossier de sa chaise). Mais c’est le principe : mieux vaut payer pour les autres que d’avoir un accident, d’autant que, s’ils sont rares, ils sont de plus en plus violents, et de plus en plus dû à des défauts de maintenance des systèmes.

Un vrai souci ce nouveau risque de la maintenance des algorithmes.

D’ailleurs, il y a plein de pétitions et de manifestations sur ce sujet. La République doit protéger les citoyens ; mais entre les cybers attaques et l’insuffisance des moyens accordés à l’entretien des infrastructures numériques, la sécurité n’est pas toujours assurée.

C’est d’ailleurs à cause de ces risques nouveaux que Louise a choisi son assureur : les services et la couverture du risque cyber qu’il propose est large et de haut niveau, qu’il s’agisse de la domotique, du transport, des données de son entreprise, de ses données personnelles, de sa responsabilité civile et professionnelle et même de son épargne.

Pour tous ces risques, elle a souscrit une couverture, un peu redondante avec celles qu’elle a déjà par ailleurs, mais qui lui garantit que son assureur fera le préfinancement des indemnités et lui apportera le conseil et les prestations qui lui seront bien utiles au moment d’un sinistre si elle a la malchance d’en avoir.
 
Elle est presque prête à partir. Un regard dans le miroir : tout va bien. Elle sourit toute seule en pensant à Hugo. S’il ne tombe pas sous son charme, c’est qu’il est nul ! Décidemment, c’est une journée importante pour Louise.

Elle est tirée de sa rêverie par Alex qui attire bruyamment son attention en imitant une sirène de pompier. Agaçant cet assistant incapable de deviner les sentiments et les moments d’émotion. Un jour, cela risque de faire des dégâts.  Je ne suis pas toujours rationnelle, pense Louise et les autres humains non plus. Elle se rappelle la bonne résolution qu’elle a prise quand elle a adopté Alex : reste vigilante ; n’oublie jamais que ce n’est qu’un algorithme, que tu ne sais pas exactement comment il a été codé et quelles données il utilise. Reste maîtresse de tes décisions.

Alex veut qu’elle réponde à un message de son assureur concernant son épargne.

Accepte-t-elle de modifier son allocation stratégique?

Les derniers chiffres économiques confirment bien la tendance : non seulement  la Chine a gagné la bataille de l’Intelligence Artificielle, mais elle est en passe de supplanter les Etats-Unis dans tous les secteurs de l’économie.

Pas étonnant car,  depuis plusieurs dizaines d’années, les Chinois utilisent toute la puissance que peuvent libérer les algorithmes quand ils sont nourris par des données massives, partagées sans limite. L’écrasante supériorité démographique de la Chine et la pleine utilisation de toutes les données, y compris les données personnelles, lui a permis de gagner la bataille de l’économie.

Là-bas, pas de RGPD ni de DPO. Dans la tradition chinoise, l’intérêt collectif prime sur les intérêts individuels et les libertés individuelles. Toutes les données de conversations téléphoniques, de mails, de caméras, de géolocalisation, etc., sont accessibles pour la recherche et l’innovation.

Or pour les algorithmes auto-apprenants, c’est bien la quantité de données qui est le facteur essentiel, bien plus que la finesse mathématique.

Devons-nous regretter nos choix de défense des libertés individuelles?

Louise ne doute pas un instant de la pertinence de nos décisions européennes qui s’inscrivent dans la droite ligne des Droits de l’Homme. L’avantage compétitif de la quantité de ses données du fait de son écrasante supériorité démographie donnait de toute manière à l’économie chinoise un avantage compétitif déterminant.

L’algorithme financier de l’assureur propose de continuer à alléger les valeurs américaines et de renforcer la devise yuan qui est en passe de supplanter le dollar comme monnaie de référence mondiale.

Louise est d’accord. Elle donne l’instruction au robot de l’assureur de changer l’allocation au profit de la Chine, ne laissant qu’une très faible part pour les Etats-Unis, sous condition de conserver les small caps technologiques européennes, notamment les françaises,  qui sont très performantes et travaillent bien pour les grandes valeurs chinoises.

Elle renouvelle aussi son instruction de limiter les investissements aux valeurs ISR.

Mais elle est songeuse. La guerre économique a été violente. Elle a favorisé les pays dont la culture privilégie l’intérêt collectif, sans considération des libertés individuelles.

Au bout du compte, les intérêts individuels des Chinois ne seront-ils pas mieux servis par cette politique qu’ils l’auraient été par un système plus respectueux des individus? Auraient-ils atteint ce niveau économique avec nos valeurs et nos règles ?

En fait, force est de constater que la Chine s’oriente désormais vers un assouplissement en matière de libertés individuelles, que la démocratie progresse, et que, en Europe, les entreprises chinoises sont très respectueuses de notre réglementation protectrice des individus.

Louise va suivre les recommandations du conseiller robot financier de son assureur.

Elle aime bien prendre elle-même les décisions, même si, en pratique, elle suit presque toujours les conseils ; la qualité des performances lui donne raison.

Elle aurait pu choisir une gestion totalement automatisée et sécurisée par Blockchain.

Mais elle a préféré continuer à suivre les marchés et à donner elle-même les ordres d’investissement. C’est un peu plus cher, mais au moins elle garde la maîtrise.

Elle espère que cette capacité de choix résistera à la vague d’acquisition des entreprises françaises, européennes et américaines par des investisseurs chinois. Si cette vague atteignait son assureur ou l’entreprise qui contrôle Alex, garderait-elle cette liberté de choix à laquelle elle tient tant ?

Au fond, elle s’aperçoit qu’elle n’est pas vraiment inquiète car elle croit à la capacité des investisseurs à comprendre les cultures et à les respecter, simplement par pragmatisme commercial.

La liberté de choix, le respect des libertés individuelles et la lutte contre les discriminations font partie de notre ADN. Tant que le moteur des acteurs est de nature économique et non dogmatique, leur intérêt est de respecter ces valeurs et de les servir au mieux pour assurer une relation de confiance propice au développement des affaires.

 


Florence PICARD a exercé depuis 1978 des fonctions de direction et direction générale dans des institutions financières, société d’assurances et mutuelles. Responsable du groupe Big Data des Actuaires, Florence PICARD s’est intéressée dès 2014 à la dimension éthique du numérique et a pris l’initiative d’une « norme métier » pour les actuaires (NPA5) relative à l’utilisation et la protection des données massives, des données personnelles et des données de santé à caractère personnel. Florence PICARD intègre le Comité Scientifique de l’EPA en 2015, et devient Présidente de l’EPA en juin 2016.