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La justice et l'assurance, l'aléa et la donnée...


03/09/2018, Article du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA)

La justice et l'assurance, l'aléa et la donnée... - Jean-Christophe LEGENDRE

Article de Jean-Christophe LEGENDRE, extrait du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA). Ce Livre Blanc est associé au :

 

En cherchant à réduire l’aléa grâce à la donnée, en cherchant donc à prévenir plutôt qu’à indemniser, l’assureur est-il en train de scier la branche sur laquelle il est assis ?

En attendant de répondre à cette question, force est de constater que le hasard est devenu « persona non grata » dans nos sociétés occidentales.

Avec le transhumanisme, la mort elle-même a cessé d’être considérée comme une fatalité.

D’ici qu’il devienne « a-mortel », l’homme à tout le moins exige-t-il de ne plus souffrir.

Aussi et de la même manière qu’il entend vivre vieux et en bonne santé, il veut se tenir à l’écart des conflits qui l’empêchent de profiter avec plénitude de cette longue et belle vie. Pour traduire ces attentes, tout comme il est intimé à la médecine de prévenir vite et bien la maladie en cartographiant notre ADN et notre paysage bactérien et viral, la justice se voit sommée, d’une part d’être rapide et économique, d’autre part de prévenir le litige en cartographiant nos antécédents judiciaires et notre psychologie.

Si en 2030 elle veut avoir pris sa part dans la réponse à apporter à ces aspirations, l’assurance de protection juridique aura donc dû apprendre –vive le futur antérieur !- que sa matière première, son Or Noir, est la donnée.

Données internes (400 000 sinistres traités par la profession en 2016), données externes (près de 3 millions de décisions civiles et commerciales rendues chaque année par les juridictions françaises) composeront le précieux minerais, qu’il incombera aux Data Scientists d’extraire et de raffiner.

L’assuré pourra alors faire le plein de justice prédictive –ou plutôt de paix prédictive- auprès de l’assureur-pompiste, et reprendre sa route en sachant comment reconnaître et éviter les obstacles qui ralentiraient ou contrarieraient ses envies et son accomplissement.

Les acteurs de la justice, publics et privés, anciens et nouveaux, ont compris que l’outil d’analyse serait l’Intelligence Artificielle, qui permettra de faire passer le précieux carburant de son état brut et illisible (les chiffres et les statistiques) à son état net et compréhensible (les lettres et le langage).

Ils ont compris aussi qu’une fois mieux connus, les conflits appelleraient à l’avenir un autre mode de traitement que celui du seul recours aux tribunaux : de nouveaux acteurs - legal start-up, médiateurs, arbitres, conciliateurs, pour un certain nombre d’entre eux numériques - proposent d’ores et déjà des solutions destinées à appréhender autrement la matière contentieuse.

En parallèle de ces changements profonds au cœur des métiers de l’assurance et du droit, l’assuré désirera, dans quinze ans, en contrepartie du règlement de sa prime, que son assureur le connaisse mieux, l’assiste plus vite et « enchante » une relation qui sera de confiance ou ne sera pas.

Ainsi, et tout en étant parfaitement éclairé dans ses choix, il demandera que l’on transforme la complexité en simplicité, et plus qu’une obligation de moyen et d’engagement, il visera une obligation de résultat et de satisfaction.

Il voudra que ses contrats - en l’occurrence de protection juridique - correspondent à son parcours de vie, qu’ils s’ajustent à ses projets (un mariage, un voyage, la création d’une entreprise…) et aux risques nouveaux auxquels il sera exposé (cyber-risques, e-reputation, dangers sanitaires…).

Il souhaitera que l’on utilise pour le solliciter les canaux qu’il aura choisis, qui iront du rendez-vous physique à la mise à disposition de plateformes accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre partout dans le monde.

Enfin parce qu’il sera soucieux de son empreinte carbone le lien contractuel avec son assureur sera digital et dématérialisé, sans couture et sans papier.

En même temps qu’il aura rempli ces besoins toujours plus élevés des consommateurs, l’assureur aura dû absorber la prolifération des normes et digérer l’obsession du contrôle et de la conformité, les compagnies de protection juridique s’apprêtant quant à elles à voir l’État les « inviter » à réévaluer leur participation au financement de l’Aide Juridictionnelle, sans omettre d’envisager une extension de leurs garanties.

« Last but not least », parce que sans les Hommes rien n’est possible, l’assureur devra savoir attirer et garder les talents, en proposant un management participatif et une organisation agile, au sein de laquelle la valeur sera redistribuée à l’ensemble des acteurs qui auront contribué à la créer, et pas seulement aux actionnaires.

Pour prendre sa part dans l’atteinte, à l’horizon de 2030, de l’ensemble de ces ambitions, l’enjeu de l’assurance de protection juridique - dont la vocation est aujourd’hui de faciliter l’accès au droit et à la justice - sera donc peut-être de devenir l’assurance des conflits, le droit et les juridictions constituant alors une réponse parmi d’autres, ou avec d’autres.

Certains verront dans le tableau de cette évolution un recul des droits de l’Homme et du Citoyen, un risque de privatisation d’une justice fonctionnant de facto à deux vitesses et de manière confidentielle.

D’autres considéreront que si les tribunaux - à l’image de la démocratie - sont des endroits où la guerre se poursuit par d’autres moyens, des manières apaisées et innovantes de gérer nos différends consacreront une avancée du progrès et de la civilisation.

 


Jean-Christophe LEGENDRE est Directeur de l’Innovation Métier et membre du Comité Exécutif de la Compagnie Française de Défense et de Protection (CFDP), Société spécialisée dans l’assurance de Protection Juridique
Jean-Christophe LEGENDRE est titulaire d’une maîtrise en droit des affaires et d’un DESS en administration des entreprises, il a accompli l’essentiel de sa carrière au sein de la CFDP, d’abord en tant que responsable de délégation, puis responsable de la région Rhône Alpes Auvergne, fonction qu’il occupe toujours à côté de celle de Directeur de l’Innovation Métier