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Contrepied - L'assurance immortelle


13/09/2018, Article du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA)

Contrepied - L'assurance immortelle - Gontran PEUBEZ

Article de Gontran PEUBEZ, extrait du Livre Blanc « Être assuré en 2030 ! » de l’École Polytechnique d’Assurances (EPA). Ce Livre Blanc est associé au :

 

Qui n’a pas pris la plume au cours des dernières années pour prophétiser la fin de l’assurance classique, le ras de marrée d’une assurance aux mains de cow-boys venus de la côte ouest des Etats-Unis ?

Non, être une data driven company aujourd’hui, ce n’est pas proposer un prix variable, ce n’est pas chercher les “meilleurs risques” ni les plus “fortes valeurs client”.

Tout cela ne serait qu’affaire de primes et je me suis exprimé, avec d’autres sur l’incongruité de la prime individualisée dont on imagine - sans doute à tort - qu’elle serait plébiscitée par les premiers concernés, les assurés.

Au plan des objections, j’en rappelle au moins quatre.

1. Premièrement, la difficile acceptation d’une prime individualisée et variabilisée par le consommateur est un frein à la commercialisation. L’assuré ne se verrait pas attribuer, pour un risque donné, une prime constante, mais une prime variable dans le temps, avec des réajustements d’autant plus difficilement explicables qu’ils se fondent sur des données que l’assuré ignore lui-même.

2. Deuxièmement, ce modèle signerait la faillite du rôle social que tient historiquement l’assurance. Des segments entiers de populations seraient exclus de l’assurance pour des raisons de sélection ou de prix - des populations parmi les plus vulnérables qui précisément sont celles qui ont le plus besoin de la solidarité permise par la mutualisation des risques à travers l’assurance.

3. Troisièmement, la difficulté serait plus grande pour l’assureur d’assurer la « convergence » de son portefeuille dès lors qu’il est moins largement mutualisé et donc plus exigeant en capital pour chaque segment.

4. Quatrièmement, si l’on pointe la menace des désormais fameux GAFAM, c’est mal comprendre le modèle économique en réseau, la valeur du réseau reposant sur son niveau de couverture (non pas assurantielle mais couverture de la population). Chacun de ces acteurs a développé dans son domaine un quasi-monopole tendant à l’universalisme (indexation, vente en ligne, réseau social privé, téléphonie, suite logicielle) lui permettant de déployer des standards d’usage acceptés par tous et tirant sa marge non pas uniquement de ses meilleurs clients (comme toute entreprise, ils en ont), mais de la masse de ses utilisateurs. Appliqué à l’industrie de l’assurance, ces modèles en réseau tendent à l’accueil massif de nouveaux utilisateurs, indépendamment de leur valeur individuelle propre, et donc de leurs risques intrinsèques. Ces nouveaux utilisateurs rejoignent une mutualité de plus en plus grande et standardisée, la personnalisation s’exerçant sur la bulle des services proposées à chacun.

L’assurance fait partie de ces services d’autant plus appréciés qu’ils sont discrets, service qui provoque peu de fierté dans l’acte d’achat, et peut générer de l’agacement s’il n’est pas indolore (donc imperceptible) dans le remboursement. Une assurance sans friction, une assurance comme un service d’adduction d’eau, d’acheminement d’électricité, un quasi service public comme la voirie ou le courrier.
 
L’assurance matérielle

Pour prendre un exemple technologique plus proche, qui concerne au moins trois des GAFAM, cela pourrait ressembler à un fonctionnement proche de celui du Cloud, avec des services facturés à l’utilisation : dans un monde virtualisé, la propriété se conçoit sous forme de service (ce qui n’exclut pas le lien capitalistique), et l’internet des objets permet d’envisager une assurance matérielle unitaire, l’unité de compte étant le bien assuré, fut-il en partage temporel (dans ce cas un prorata temporis est appliqué). Ainsi la voiture partagée est assurée, pour sa partie matérielle entre ses différents utilisateurs. Un passage à l’échelle permanent, à la hausse ou à la baisse (plus de temps, plus de voitures) est possible, à l’image des modèles poussés par certains des GAFAM. En cas de propriété complète, naturellement, cela revient à une assurance de bien (sans sa garantie responsabilité civile) telle que nous la connaissons. Il n’y a pas d’individualisation du tarif, simplement la facturation au juste prix du temps de jouissance effective. La – faible – difficulté technique réside dans ce découpage des instants de propriété effective et il serait logique qu’un gestionnaire de flotte (cas de l’automobile) ou de parc (dans le cas de l’immobilier) se charge de la souscription de cette assurance rendue obligatoire par l’évolution du marché.

Mais les assurances de biens s’accompagnent la plupart du temps d’une responsabilité civile, ce qui permet d’aborder le cas le développement d’une assurance immatérielle.
 
Le marché d’assurance de l’avenir : l’assurance immatérielle

Réduit à sa portion congrue, au sens propre comme au sens figuré, la masse assurable matérielle a diminuée comme le laisse entrevoir la rationalisation des usages. Mais une garantie prend une nouvelle ampleur, celle de la responsabilité civile. Dans une société qui se judiciarise, encline à l’action de classe, tout dommage a un responsable. Certains risques sont exclus, c’est le privilège exorbitant de l’assureur de pouvoir le faire et les pouvoirs publics – contraints à devoir prononcer de plus en plus fréquemment l’état de catastrophe naturelle – consentent à élargir les cas d’exclusions, notamment pour les cas où, en absence de responsable, c’est in fine le propriétaire qui est tenu responsable, par exemple pour des risques climatiques ou géopolitiques. Restent la part grandissante de la responsabilité de l’Homme dans les processus humains. La ségrégation des tâches, le morcellement des chaînes de production rendent inextricable les responsabilités individuelles. Depuis plusieurs décennies déjà, les accidents industriels nous prouvent à quel point il est difficile d’établir une responsabilité claire, d’attribuer un caractère « d’erreur humaine » à la catastrophe, ou de défaillance technique. Les exemples sont légions. A partir du moment où la technique est qualifiable d’intelligence artificielle, la défaillance technique devient une défaillance de conception humaine. Pour prolonger l’exemple automobile, il ne s’agit plus des freins qui lâchent, mais soit d’un système de freinage – programmé par un humain – qui dysfonctionne soit d’une maintenance prédictive qui ne joue pas son rôle. C’est la généralisation de la responsabilité civile « constructeur », les constructeurs ne se limitant pas au cas automobile, loin de là. La défaillance du système domotique, piloté à distance par l’occupant des lieux, maintenu à distance par l’opérateur de domotique peut-être à l’origine d’un cambriolage, d’une noyade dans une piscine, d’un incendie. Et la responsabilité du constructeur sera engagée, cette dernière se démultipliant sur les chaînes tentaculaires de ses fournisseurs comme un effet papillon.

Un champ d’application particulièrement sensible de la responsabilité civile est aujourd’hui la branche professionnelle. Le corps médical est certainement l’un des plus exposés à la volonté de maîtriser les risques liés aux diagnostics ou aux actes dans ce domaine.

Absente de nos considérations ci-dessus, l’assurance vie – je ne veux pas parler ici d’épargne, mais de l’assurance sur la vie humaine – prend un tour nouveau.

L’assurance vie, la synthèse des assurances

Dans la conception transhumaniste, le corps est matériel. Le transhumanisme est matérialiste. Je ne rentre pas ici dans le débat éthique ni philosophique, mais cette notion, ce simple lexique, est important pour entrevoir le futur de ce que nous appelons de manière faussement pudique l’assurance de personne en France. L’assurance de l’être humain, de sa vie – et de son immortalité, c’est la promesse ultime du transhumanisme – passe par l’assurance du « matériel corporel » et par l’assurance de l’immatériel. Le matériel corporel s’assure dans ses dégradations assimilables à un dysfonctionnement prématuré. Ici entre en jeu une notion spécifique à l’approche de la médecine, qui s’occupe davantage aujourd’hui de la pathologie que de la santé, et qui basculera peu à peu vers un rôle de health risk management. Celui que l’on appellerait plus volontiers body risk manager, est attaché à prolonger au mieux le fonctionnement du corps, à faire le lien avec une médecine augmentative et à avoir recours, le cas échéant, à une médecine curative ciblée - lorsque cela est nécessaire. Peut-être en se fondant sur une simple photographie, ou en utilisant les données transmises par un objet de santé connecté. Bien sûr, ces appareils, ces corps médicaux et ces métiers sont assurés avec une assurance immatérielle, qui tient lieu de responsabilité civile étendue, depuis l’erreur de diagnostic (un machine learning défaillant, un mauvais séquencement d’ADN...) jusqu’à l’imperfection d’un acte médical humain qui subsisterait pour quelques pathologies nécessitant la combinaison rare d’adresse manuelle et d’appréciation sensorielle ou intellectuelle.

Locataire de notre propre corps comme nous le sommes de notre habitat et de notre véhicule, les mêmes principes assurantiels s’appliquent. Certains risques sont exclus, non pas en interdisant l’accès à l’assurance, mais en le soumettant à la médecine extrêmement préventive (l’équivalent pour le corps humain de la pose de sprinklers pour un hangar) qui garantit à chaque enveloppe charnelle un niveau de longévité acceptable selon les normes en vigueurs et permet un niveau de prime relativement stable d’un individu à l’autre, indépendamment de son âge, son sexe ou sa catégorie socio-professionnelle.

Les actions de nos corps sont assurées par notre assurance responsabilité civile, qui couvre d’ailleurs les éventuelles altérations comportementales causées par les effets de bord de la médecine.  Nos appareillages sont assurés par une responsabilité civile constructeur. Nos vies, si différentes d’un individu à l’autre, tant de trajectoires étant rendues possibles par la technologie sont assurées et cela tombe sous le sens, à l’usage, à l’image du courant électrique qui est le même pour tout le monde, dont les usages sont presque infinis mais dont la consommation est strictement corrélée à ces derniers.

Dernier maillon de la chaîne de risques, l’assurance des servers où sont sauvegardés nos cerveaux, qui nous garantissent l’immortalité dans la projection transhumaniste. Une nouvelle branche est née ! Synthèse d’assurance matérielle et immatérielle. L’assurance immortalité…

 


Avec près de 20 années consacrées au secteur des assurances et des services financiers, Gontran PEUBEZ est un actuaire spécialiste de la gestion des données et des impacts de cette dernière sur l’organisation, les processus et les outils informatiques. Auprès des directions Métiers, il a construit les feuilles de route du département BI ainsi que du métier de Data Officer et des scénarios d’évolutions en vue de répondre aux exigences métiers face à la déferlante de données. Gontran PEUBEZ est aujourd’hui en charge de l’offre Intelligence Artificielle au sein du cabinet Deloitte ainsi que de l’initiative Insight Driven Organization.